La piraterie au large de la Corne de l’Afrique, en particulier au centre et au nord de la Somalie, représente une question majeure de sécurité depuis les cinq dernières années et un défi considérable aux spécialistes de la stratégique sécuritaire d’Afrique et du monde entier qui cherchent à déterminer et à mettre en oeuvre une réponse appropriée. En 2008, plus de 110 navires ont été attaqués et plus de 40 ont été détournés dans la région. Au 31 janvier 2009, quelque 15 navires et plus de 200 membres d’équipages était les otages des pirates somaliens. Bien que les attentats se soient concentrés dans la zone de l’océan Indien à l’est de la Somalie depuis 2004, les pirates commencent à tourner leur attention vers le nord, vers les bateaux traversant le golfe d’Aden depuis la fin de l’année 2007.Actes de piraterie très médiatisés
Un certain nombre d’actes de piraterie très médiatisés ont attiré l’attention du monde entier, dont l’arraisonnage en 2005 d’un bateau de croisière, le Seabourn Spirit, qui s’est soldé par un échec bien que les pirates aient ouvert le feu sur des touristes occidentaux avec des AK-47 et des grenades propulsées par fusée. L’événement a bouleversé la communauté internationale, en révélant que les pirates n’hésitaient pas à s’attaquent à tout type de navire, sans se limiter aux chalutiers ou aux cargos. En avril 2008, Le Ponant, un yacht de luxe français, a été capturé et retenu pendant une semaine. Dès le paiement d’une rançon et la libération du bateau, un raid par hélicoptère lancé par les commandos français a permis de tuer certains des pirates, d’en capturer d’autres, et de récupérer une partie de la rançon.
En septembre 2008, le M/V Faina a été attaqué et retenu contre rançon jusqu’en février 2009. La capture du Faina a été particulièrement remarquée du fait de la nature sensible de sa cargaison –33 chars d’assaut et autres munitions et systèmes d’armement– qui aurait pu tomber entre les mains de milices rivales en Somalie. En novembre 2008, les pirates somaliens ont encore fait les gros titres lorsque le Sirius Star, transportant 2 millions de barils de pétrole d’Arabie saoudite d’une valeur de 100 millions de dollars sur le marché, a été détourné à près de 450 milles marins de la côte de l’Afrique de l’Est.
Qui sont les pirates ?
Les pirates somaliens sont tout simplement les membres de milices claniques qui se sont dotés d’une capacité maritime. Au lieu de recourir à des kidnappings et à des actes d’extorsion sur le sol somalien comme certaines factions de milices somaliennes le font avec une impunité relative depuis l’effondrement du gouvernement central du pays en 1991, les pirates utilisent ces mêmes tactiques en mer. Même si certains pirates au large de la Somalie se sont attribué des noms grandiloquents tels que les « garde-côtes de Somalie centrale », les « garde-côtes bénévoles nationaux » ou les « Marines somaliens », ils sont regroupés autour de deux grands réseaux : l’un basé autour des villages côtiers d’Eyl et Garaad dans la région semi-autonome du Puntland au nord-est de la Somalie, et l’autre basé à partir des villages côtiers de Hobyo et Harardhere au centre de la Somalie.
En général, les pirates sont armés de AK-47, de RPG-7 et de toutes sortes de pistolets, de fusils et de grenades, autant d’armes omniprésentes et d’accès facile dans le contexte somalien. Les milices sont organisées et reçoivent des bateaux, des armes et des ravitaillements de la part d’une poignée de « patrons pirates » et de leurs soutiens financiers basés plus à l’intérieur des terres. Ces parrains ne s’engagent pas directement dans des actes de piraterie, mais ils investissent en fait dans les projets de piraterie avec l’espoir de partager toute rançon payée. Etant donné que des milliers d’hommes sont capables et prêts à devenir pirates, les efforts axés de lutte contre la piraterie au large de la Somalie devront peut-être cibler un nombre plus réduit de patrons pirates essentiels pour la survie des deux principales associations de piraterie.
Déroulement des attentats
Les pirates somaliens semblent prêts à tout mais ils n’en restent pas moins très primitifs. Les pirates utilisent de petites embarcations capable d’atteindre des vitesses de 30 noeuds. Trois à cinq de ces bateaux sont utilisés en même temps pour encercler les navires ciblés jusqu’à ce que les pirates puissent l’arraisonner avec des grappins et des échelles. Les navires capturés sont en général lents (se déplaçant à une vitesse de 15 noeuds maximum), avec des flancs bas (ou reposant bas sur l’eau), des équipages réduits ou qui n’assurent pas une garde visuelle diligente afin de pouvoir s’échapper rapidement, et sans systèmes de protection non mortels comme des canons à eau ou des dispositifs acoustiques capables de repousser les attaques.
Apparemment, les attaques par des pirates durent environ 15 minutes. Une fois que les pirates sont à bord du navire ciblé, ils enferment l’équipage et exigent à la pointe de leurs fusils que le bateau prenne la direction d’un point amarrage particulièrement prisé des pirates, en général au large de villages tels que Garad, Eyl, Hobyo ou Harardhere, au nord-est ou au centre de la Somalie. Au fur et à mesure que la piraterie s’est étendu dans l’océan Indien, les navires ont commencé à éviter les côtes somaliennes et les pirates doivent s’aventurer toujours plus loin en mer. Pour ce faire, ils ont élaboré une stratégie de « navire-mère », où ils capturent des chalutiers de taille moyenne, gardent leurs équipages en captivité, et utilise ces chalutiers pour se mettre à l’affut de bateaux plus grands et plus lucratifs. Si aucune cible digne d’attention ne croise leur route à court terme, les pirates semblent retourner à terre en Somalie du nord ou dans la partie est du Yémen afin de refaire le plein de carburant et de provisions, avant de repartir en mer.
Paiements de rançons
Les navires capturés ne sont libérés qu’après le paiement d’une rançon. Selon la presse, les pirates ont amassé des rançons totalisant près de 50 millions de dollars en 2008. Les rançons sont directement livrées aux bateaux détournés, et les pirates divisent leur rançon en parts individuelles juste avant de débarquer et de libérer le navire et les otages. Dans la plupart des cas, les rançons sont livrées par des bateaux engagés par des entreprises de sécurité privées au service d’agents maritimes et de leurs compagnies d’assurance. Au cours des quatre derniers mois, le largage de rançons sur les navires détournés à partir d’avions légers spécialement équipés est aussi devenu monnaie courante. En 2004-2006, le paiement moyen d’une rançon avoisinait 500 000 dollars. Cependant, en 2008, ce chiffre a beaucoup augmenté, et les paiements pour la libération du Sirius Star et du M/V Faina se seraient élevés à 3 millions et 3,2 millions de dollars, respectivement .
Implications plus générales
La piraterie entraîne un certain nombre de coûts directs, dont la perturbation coûteuse du commerce traversant le golfe d’Aden en direction de la mer Rouge ou remontant le long de la côte de l’océan Indien, le montant élevé des rançons, et le traumatisme subi par les équipages et leurs familles. Cependant, la piraterie a aussi des implications plus grandes sur les plans sécuritaire et humanitaire, dont les difficultés de distribution de l’aide étrangère, en particulier l’aide alimentaire de l’ONU, cruciale pour près de trois millions de personnes pauvres et déplacées dans une Somalie ravagée par la guerre. De plus, les fonds récupérés à travers les paiements de rançons risquent d’alimenter l’économie de guerre en Somalie, de créer de nouveaux chefs de guerre et d’empêcher la consolidation du processus de paix en cours dans le pays. Les dangers environnementaux incluent les risques de déversements de pétrole et de produits chimiques susceptibles de dévaster l’écosystème côtier. De plus, les groupes terroristes opérant à partir de la Somalie, dont Al Qaida et Al Shebab, pourraient être tentés d’imiter les pirates et de développer leur propre capacité maritime.
Enfin, l’intensification de la piraterie au large de la côte somalienne ne doit pas cacher toutes sortes de problèmes de sécurité maritime au large de la Corne de l’Afrique, en particulier le trafic d’armes alimentant les guerres civiles et la criminalité en Afrique, la traite des êtres humains de la Somalie au Yémen, le risque de transit terroriste, de contrebande de stupéfiants, de pêche illicite et de déversement illégal de déchets toxiques. Sans une approche globale de la sécurité maritime dans l’océan Indien et la stabilité sur le sol somalien, de nouvelles menaces ne vont pas tarder à émerger dans la région pour rivaliser avec les actes de piraterie à la une de nos journaux.
Autres lectures :
Middleton, Roger, « Piracy in Somalia: Threatening global trade, feeding local wars », Briefing Paper, Africa Programme, Chatham House (octobre 2008).
Conseil de sécurité des Nations Unies, « Rapport du groupe de contrôle sur la Somalie communiqué conformément à la résolution 1811 (2008) du Conseil de sécurité », New York (10 décembre 2008).

