Le gouvernement des États-Unis appuie la lutte contre la LRA pour résoudre la crise humanitaire

Par Africa Center for Strategic Studies
Mis à jour le 17.01.2012

63089222Elle est entrée dans la salle de réunion, en présence de ministres, de responsables de services de renseignement, de secrétaires permanents et d’autres hauts fonctionnaires gouvernementaux, dans le but de lui pardonner. Bien que ses soldats lui aient coupé les lèvres, elle était prête à cet acte suprême de charité, l’absoudre de cette mutilation, en faveur d’une possibilité de paix.

Mais Joseph Kony, prophète autoproclamé et chef de l’Armée de résistance du Seigneur, n’est pas venu.

Le gouvernement de l’Ouganda l’avait priée d’assister aux pourparlers de paix de 2006 aux côtés des plus grands chefs militaires et dirigeants civils du pays pour montrer son sérieux et sa volonté de mettre fin à la terreur que la LRA répandait depuis des décennies dans les villages du nord du pays.

Il s’est trouvé que Kony n’avait accepté de participer à ce long processus de pays que pour permettre à ses combattants de se reposer, de se réarmer et de se regrouper.

« Cela faisait vraiment mal au cœur de voir cette femme sans lèvres », a déclaré le colonel Leopold Kyanda, qui a pris part aux négociations de paix sans lendemain en tant que chef du renseignement militaire de l’Ouganda et qui est aujourd’hui l’attaché à la Défense du pays à Washington. « Pour le restant de ses jours », a-t-il dit, « elle ne pourra plus fermer la bouche et empêcher la poussière, le vent, les insectes, n’importe quoi, d’y pénétrer. C’est Kony qui a fait cela et elle était pourtant prête à lui pardonner. »

La LRA sème la terreur dans toute l’Afrique centrale depuis plus de deux décennies, s’attaquant aux hommes, aux femmes et aux enfants. Ses tactiques de choix : chasser les villageois de chez eux et réduire leurs maisons en cendres, amputer, torturer, tuer, réduire en esclavage et violer des innocents. Les chefs de la LRA forcent des petits garçons à tuer d’autres petits garçons. Ils enlèvent des petites filles et en font don aux marchands d’armes soudanais qui les fournissent. D’autres sont échangées ou vendues. Kony en aurait personnellement pris 60 pour « épouses ». Les auteurs des atrocités sont d’anciennes victimes du groupe : des enfants enlevés contraints de force à oublier leur propre humanité.

Selon des fonctionnaires des États-Unis qui surveillent les agissements de la LRA, ce groupe est l’un des plus anciens, des plus persistants et des plus violents de l’Afrique, titre d’infamie notable sur un continent où fleurissent les luttes ethniques, les terroristes et les séparatistes. Des membres du groupe, eux-mêmes victimes d’enlèvement, ont emmené quelque 66.000 enfants de villages du nord de l’Ouganda, de la République centrafricaine, du Soudan du Sud et de la République démocratique du Congo et les ont forcés à combattre dans leurs rangs ou les ont réduits à l’esclavage sexuel.

Depuis 1988, date de la fondation du groupe par Kony, ancien enfant de chœur catholique et membre de la tribu acholi, la LRA a chassé de chez elles et déplacé quelque 440.000 personnes. Selon l’ONG Invisible Children [Enfants invisibles], elle en a tué près de 1.000 depuis 2009. Ses victimes, massacrées ou mutilées, se chiffrent en dizaines de milliers depuis sa création.

Joseph Kony a lancé la LRA dans le nord de l’Ouganda sur les cendre du Mouvement du Saint-Esprit, groupe insurrectionnel fondé par sa tante, et de sa propre Armée chrétienne démocratique de l’Ouganda, et amalgame dans ce groupe des rites spiritualistes cultistes et une organisation militaire.

Il dit aux jeunes victimes d’enlèvement qu’il reçoit des commandements directement du Saint-Esprit. Il cite des passages des textes sacrés et exige un strict respect de règles et de rituels afin de renforcer son image de médium spirituel en rapport avec des êtres divins. Certains des rituels actuels de la LRA sont dus à la tante de Joseph Kony, Alice Auma Lakwena, ancienne prostituée et fondatrice du Mouvement du Saint-Esprit aujourd’hui défunt ; c’est elle qui a inventé l’onction à « l’huile sainte », censée protéger les membres du groupe des balles des forces gouvernementales.

« Quand vous partez au combat, vous faites d’abord le signe de croix. Si vous ne le faites pas, vous serez tué, » a déclaré à Human Rights Watch un jeune rescapé de la LRA. « Vous devez aussi prendre de l’huile et faire une croix sur votre poitrine, votre front, chaque épaule, et aussi sur votre arme. Ils disent que l’huile est le pouvoir du Saint-Esprit. »

L’objectif initial de l’organisation, selon Kony, était de renverser le gouvernement de Kampala et de le remplacer par un autre fondé sur les dix commandements bibliques. Une telle victoire, a-t-il déclaré, instaurerait une ère de paix et une purification de son peuple acholi. Il a trouvé un allié dans le gouvernement soudanais qui a fourni des fonds et a offert des refuges à la LRA en contrepartie de la guerre par procuration que celle-ci livre au gouvernement ougandais.

Au fil des ans, les victoires remportées par les forces ougandaises ont affaibli le groupe qui a compté à certaines époques un noyau dur allant jusqu’à 3.000 combattants pour le réduire et le ramener, estime-t-on, à pas plus de 200 aujourd’hui.

Dans leur campagne la plus récente contre le groupe, lancée en 2008, les Forces populaires de défense de l’Ouganda (UPDF) ont tué 450 combattants de la LRA et ont fait 69 prisonniers ; elles ont également libéré 820 personnes que la LRA avait enlevées. Selon les rapports des UPDF, en octobre 2011, les éléments de la LRA se sont dispersés dans les forêts du nord du pays et ont réduit leurs activités dans les pays voisins.

Mais faisant toujours l’objet de pressions, Kony a modifié sa tactique pour être moins facilement localisable et pour se soustraire à la capture. Les autorités ougandaises ont noté que Kony était le centre de gravité de la LRA et elles ont focalisé leurs opérations sur lui. En conséquence, il a quitté le nord de l’Ouganda et a établi ses bases et ses zones d’opération dans les pays limitrophes. Le groupe opère actuellement dans une région de forêts très denses et très difficilement accessible de la taille de la Californie, couvrant les zones frontalières de l’Ouganda, de la RDC, de la RCA et du Soudan du Sud.

« Ils se rendent quelque part, tuent les gens, et puis ils s’éparpillent », a expliqué le colonel Kyanda. « Quand vous avez 200 hommes qui opèrent de cette façon et qui ne tiennent pas le terrain, cela devient très difficile de les localiser et de les détruire. »

Le colonel Kyanda a ajouté que la LRA opérait actuellement dans une région possédant peu de routes et une infrastructure minimale et où les autorités gouvernementales sont peu présentes. « Ce n’est pas que leurs effectifs sont très nombreux ; c’est à cause du terrain et du manque de gouvernement. Même s’ils étaient dans une zone plus réduite, il serait très difficile dans ces conditions de les repérer. »

La brutalité odieuse des crimes de la LRA a graduellement retenu l’attention mondiale et la communauté internationale a atteint un consensus pour demander qu’il soit mis fin aux opérations du groupe pour des raisons humanitaires et de stabilité régionale. Le Tribunal pénal international a inculpé Joseph Kony de crimes de guerre en 2005. Le Congrès des États-Unis a adopté en 2009 une loi dite de désarmement de l’Armée de résistance du Seigneur et de relèvement de l’Ouganda septentrional visant à éliminer l’organisation et à aider la région à se relever de la destruction que celle-ci a causée. Se fondant sur cette autorisation, en octobre 2011, le président Barack Obama a ordonné l’envoi de 100 militaires américains pour conseiller l’Ouganda et les autres pays concernés par les agissements de la LRA quant à la manière de procéder pou démanteler le groupe. En novembre 2011, l’Union africaine a officiellement classé la LRA comme groupe terroriste.

Un effort final est actuellement en cours pour débarrasser l’Afrique centrale de ce fléau. Des soldats des Forces spéciales américaines ont établi des camps en RCA et au Soudan du Sud, à proximité des bases ougandaises en place pour poursuivre les chefs de la LRA, qui se déplacent d’un pays à l’autre pour échapper à la capture. Les forces américaines, qui ont pour mandat de dispenser des formations et d’apporter un appui technique, ont commencé à enseigner aux Ougandais les méthodes nécessaires et leur ont montré le 6 décembre comment conditionner les fournitures pour les parachuter sur les lignes de front dans les zones isolées et sans routes d’accès. Les soldats américains travailleront pour la plupart sur le territoire de l’Ouganda et ils ont pour consigne de ne faire usage de leurs armes qu’en cas de légitime défense.

L’ambassadeur J. Anthony Holmes, adjoint pour les activités civiles du commandant du Commandement militaire des États-Unis pour l’Afrique, a déclaré que l’AFRICOM élaborait les concepts régissant la composante américaine de l’opération et coordonnait son action avec les autorités de l’Ouganda et des autres pays engagés dans le combat.

Il a déclaré aux membres de l’Institute for Security Studies d’Afrique du Sud que l’AFRICOM s’attacherait « à comprendre les réalités de la LRA, à déterminer son impact, ses façons d’opérer et ses points de vulnérabilité éventuels, et à formuler un plan selon lequel les forces américaines – et il s’agit dans le cas présent d’un petit nombre de membres des Forces spéciales – agiraient pour conseiller les forces armées de l’Ouganda, ainsi que celles du Soudan du Sud, de la République centrafricaine et de la RDC ».

L’ambassadeur Johnnie Carson, secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines, a indiqué que ce déploiement était un prolongement de l’aide que les États-Unis apportent dans la région pour faire face à la LRA.

« La LRA tire parti de toute réduction des pressions militaires ou politiques pour se regrouper et se réarmer », a noté M. Carson le 7 décembre lors d’un séminaire consacré au groupe ayant eu lieu à l’U.S. Institute of Peace. « Nous avons pris la décision stratégique de continuer de fournir un appui logistique [aux Ougandais] à condition qu’ils restent focalisés sur la mission et qu’ils ne commettent pas de violations eux-mêmes. Ce déploiement est axé sur la LRA et sur elle seulement. »

M. Carson a fait remarquer que l’intensification des pressions avait déjà été payante, puisque des milliers de femmes et d’enfants avaient été libérés de la LRA au cours des deux mois écoulés.

L’ambassadeur William M. Bellamy (à la retraite), directeur du Centre d’études stratégiques de l’Afrique, a déclaré qu’il trouvait la lutte contre la LRA remarquable à plusieurs titres. Il existe, a-t-il dit, une conviction quasi universelle qu’une composante militaire est nécessaire pour résoudre le problème. De même, l’arrivée des troupes américaines a été accueillie avec une cordialité « remarquable » de la part de la population sous le coup de la menace.

« Il n’y a guère de précédents positifs auxquels se référer pour décrire cette situation », a dit M. Bellamy lors du même séminaire. « Quel que soit le nom que nous choisissions de lui donner, il s’agit ici d’une mission humanitaire armée. »

M. Bellamy a ajouté que le succès exigerait une mission diplomatique soutenue, une légitimité conférée par les hauts dirigeants de l’Union africaine et des dispositifs pour recevoir les combattants démobilisés et les personnes enlevées libérées.

« Nous avons un intérêt national primordial, et nous avons un rôle plausible à jouer, dans ce type de crise humanitaire », a-t-il noté.

Les habitants de la région sont las de la guerre prolongée avec Joseph Kony et ses disciples endoctrinés qui, même s’ils sont sauvés des griffes de la LRA, seront marqués pour la vie par l’expérience.

« Même les soldats des forces armées régulières doivent passer par une phase de transition à leur retour à la vie civile, pour ne pas être traumatisés », a dit le colonel Kyanda. « Joseph Kony va dans ces villages dont les habitants ne s’étaient jamais éloignés de plus de 60 kilomètres, et il les brutalise, mentalement et physiquement. Il les force à découper des gens en petits morceaux et à les mettre à cuire dans des marmites. Nous voulons mettre un terme à de tels actes une fois pour toutes. »